Beaulieu-sur-Mer, c'est la Riviera qui retient son souffle. Entre le port lyrique de Villefranche et la discrétion du Cap-Ferrat, la ville s'ouvre sur une baie nommée la Baie des Fourmis et se comporte comme si le vingtième siècle se déroulait ailleurs. La Belle Époque est venue ici pour se reposer — barons du rail, aristocratie anglaise en villégiature, un helléniste qui s'est offert une villa athénienne — et, fait rare sur cette côte, elle y est restée. Rien ne se joue ici en représentation, pas de défilé sur le port. Ce que Beaulieu possède, c'est la lumière, un microclimat qui en fait la ville la plus douce de la Côte d'Azur l'hiver, et ce silence que l'argent achetait autrefois sans le crier. On appelle ses habitants les Berlugans, les palmiers dépassent les façades, et le bruit le plus fort, le soir, reste le gréement des bateaux sur le petit port.
Les deux ancrages
Beaulieu tient sur deux adresses, et tout les oppose. La première est La Réserve de Beaulieu, le palace Belle Époque que la famille Petit a bâti dans les années 1880 et exploite en hôtel-restaurant depuis. La terrasse plonge dans la Baie des Fourmis ; la piscine est au niveau de la mer ; le service relève de cette lenteur que seules les vieilles maisons maîtrisent. Sa salle, Le Restaurant des Rois, tient une étoile Michelin sous la conduite du chef Julien Roucheteau, qui porte le titre de Meilleur Ouvrier de France — une cuisine classique suspendue au-dessus de l'eau, ouverte du printemps à la mi-octobre. C'est le déjeuner au long cours pour lequel Beaulieu fut conçue. Demandez une table côté mer à la réservation ; elles partent les premières.
Le second ancrage est plus vieux de deux millénaires par l'esprit, plus jeune de vingt ans par la pierre. La Villa Kérylos, sur la rocheuse Pointe des Fourmis, est la rêverie de 1908 de l'archéologue Théodore Reinach, qui chargea l'architecte Emmanuel Pontremoli de reconstituer la demeure d'un riche Athénien jusqu'aux mosaïques, au péristyle, au marbre. Ce n'est pas une fantaisie. C'est l'argument d'un savant rendu habitable, et l'échelle reste domestique, ce qui trouble : on s'attend sans cesse à y croiser quelqu'un. Venez à dix heures, quand la lumière du matin passe entre les colonnes côté mer et se pose sur le sol du péristyle. La Boutique du Patrimoine, au rez-de-chaussée, est aussi, discrètement, le seul souvenir de Beaulieu qui mérite le voyage du retour.
La Petite Afrique
Il y a exactement une vraie plage, et elle s'appelle, sans ironie, la Plage de la Petite Afrique — car le promontoire l'abrite dans une poche de chaleur qui tient quand le reste de la côte a déjà tourné. C'est le détail que tout le monde répète à Beaulieu : avril et octobre y captent le soleil le plus doux de la Riviera, et les clubs de plage le savent. Baïa Bella joue le registre familial — cuisine méditerranéenne au feu de bois, transats, service au ponton, la baie déployée sous les parasols. La Javanaise partage le même sable avec un autre tempérament : décor travaillé, esprit cocktail, cuisine supervisée par Jean-Philippe Blondet, passé par Alain Ducasse au Dorchester de Londres. Même mer, deux humeurs. Baïa Bella pour le long déjeuner d'arrière-saison, La Javanaise pour le verre du coucher de soleil, et vous aurez lu la plage correctement.
Une journée, façon SOF
Commencez Boulevard Marinoni, la colonne vertébrale du village, avec un café crème au Café Le Beaulieu — la terrasse du matin par défaut, là où le village se relit avant l'ouverture des volets. Si c'est samedi, le Marché provençal est à deux minutes, Place Marinoni : huile d'olive, savon de Marseille, textiles provençaux, et le premier dimanche du mois un marché italien, plus calme, que la plupart ignorent. Prenez une part de pissaladière à la Boulange de Beaulieu et glissez-la dans votre poche.
Passez la fin de matinée à la Villa Kérylos, puis marchez. La Promenade Maurice Rouvier est le geste que tout Berlugan fait sans y penser — un chemin bordé de palmiers qui longe l'eau vers le sud, du port jusqu'au Cap-Ferrat, environ quarante-cinq minutes à plat, la baie défilant sans interruption. C'est là que la pissaladière prend tout son sens, sur un banc à mi-parcours. Le déjeuner, au village, est affaire de registre : So'Mets, la table contemporaine ambitieuse, est le projet en solo d'Anne-Sophie Sabini après des années à La Vague d'Or, le trois-étoiles tropézien — méditerranéen moderne, cuisine ouverte, le menu en quatre services comme meilleur calcul. Ou La Pignatelle, Rue du Quincenet, la brasserie familiale honnête où les classiques niçois — socca, daube, beignets de fleurs — arrivent sans cérémonie et où le jardin de trois tables est la réservation à demander.
Pour le shopping, le village fait compact et vrai : Audrey Women, Avenue Maréchal Foch, pour le prêt-à-porter féminin tout en retenue, Territoire d'homme pour le tailleur et le sur-mesure, Home et Jardin pour la décoration. Aucune enseigne de chaîne. Les amateurs de cigares trouveront le Tabac Le Marinoni, un tabac de village doté d'un véritable humidor — demandez Philippe, qui vend le cigare à l'unité aux débutants plutôt que de pousser une boîte.
Le soir, pour ce qu'il en est
Soyez honnête avec vous-même avant le coucher du soleil : Beaulieu ne fait pas la fête, et c'est précisément l'intérêt. La soirée tient en deux registres, et les deux ferment tôt. Le premier est le Gordon Bennett Bar de La Réserve — le salon Belle Époque qui porte le nom de James Gordon Bennett Jr., le magnat de presse américain qui finança le chemin de fer et le port d'où la ville est née. Prenez le patio côté mer à 19h30, quand les lumières de la baie s'allument et que la salle change de mode ; il tient jusqu'à minuit, ce qui est tard ici. Le second est l'African Queen, en bas sur le Port de Plaisance, une brasserie de port devenue institution depuis 1969 et ressuscitée en 2023. La cuisine va jusqu'à onze heures et le service tardif capte le reflet des yachts sur l'eau. Ensuite, la ville vous appartient et le port se tait. Faites le tour du port avec un cornet chez Giampi, le glacier du port aux quelque soixante parfums maison, et finissez la nuit comme Beaulieu l'entend — tôt, comblé, et secrètement fier de la douceur de l'air.
Beaulieu ne cherche pas à vous impressionner. Elle suppose que vous le savez déjà.








